Ariane Thézé – du 8 février au 4 mars 2018


Tout a commencé lors d’une rencontre fortuite en forêt avec un tronc d’arbre abandonné après un abattage comme un blessé laissé sur un champ de bataille parce qu’inguérissable ou intransportable. Simple tronc mais doté d’une forte puissance évocatrice, l’analogie visuelle avec un corps humain et un gisant était évidente. Ce rapprochement fascinant entre un corps humain réel et un tronc a inspiré à l’artiste des croquis et ensuite des photographies grand format.

Le thème de prédilection d’Ariane Thézé a toujours tourné autour de l’image du corps, cette question des rapports qui lient l’être humain et la nature a souvent occupé une place dans l’oeuvre de l’artiste et revient de manière récurrente.

Les photographies qu’elle a choisi de montrer à la galerie, sous le titre Lignes d’erres, nous placent face à un double mouvement de rameaux se déployant dans l’espace, à la fois libérateurs vers la lumière et tentaculaires vers les ténèbres. Avec « Entrelacs » l’ambiguïté est telle que les branches semblent s’infiltrer dans le corps humain, le tirer par les cheveux pour l’absorber et lui faire rejoindre la terre : au contraire, avec la « Vénus anadyomène », le corps s’extirpe de sa chrysalide, va déployer ses bras pour renaître et s’ouvrir tel un papillon.

L’exploration des rapports entre humain et végétal s’est poursuivie dans d’autres séries de photographies comme « L’ombre d’un doute 1 et l’ombre d’un doute 2 ». Un tronc « … ce quasi-corps immobile donne naissance à un être abandonnant son existence première pour une vie nouvelle, comme une essence immatérielle échappant à la pesanteur de la vie terrestre ( 1)  ».

Tel un découpage, « Avatars » est une série photographique qui utilise une matrice corporelle où ne subsiste du corps humain que le contour, l’intérieur étant rempli et envahi par des images de troncs d’arbres, dessinant des paysages variés et invitant à des parcours singuliers.

Depuis quelques années, on assiste à une nouvelle orientation, l’intérêt de l’artiste se fixe plus
particulièrement sur les marques du temps, les traces provoquées par des éléments extérieurs (entailles laissées par des outils, griffures telles des scarifications sur l’écorce, blessures apparentes parfois à vif comme si la chair saignait ; rongée par les vers créant des chemins sinueux et labyrinthiques …). Les insectes et les intempéries continueront tranquillement leur travail et modifieront un jour complètement la structure des troncs ou des écorces jusqu’à les faire disparaître émiettés, usés et pourris.

Après l’observation, la documentation photographique, l’interprétation par de nombreux dessins, Ariane Thézé nous livre une œuvre énigmatique, une trace murale, dans ce qu’elle a à la fois de beau et de destructeur, toute inspirée du travail d’un ver imaginaire se frayant un chemin dans la matérialité et la résistance du bois avec une stratégie d’esquive plutôt que de confrontation.

Face à cette grande cartographie, difficile de dire à quoi correspondent vraiment ces lignes d’errance faites de détours et de dérives. On peut la voir comme une écriture qui se soustrait au sens, entretient un retrait, une distance et une étrangeté.

Sans rigueur scientifique, c’est l’interprétation artistique qui en découle, un « cheminement » qui aboutit à l’image caractérisée par sa richesse plastique et trois éléments indissociables : « Temps, Récit, Mémoire ». Le travail lent et insidieux du ver va jusqu’à la disparition totale de l’arbre le réduisant en poussière, c’est le temps. L’histoire humaine s’inscrit avec des documents de « présence », c’est le récit. La trace est vouée à l’effacement, donc à l’oubli, c’est la mémoire éphémère.

(1) Extrait du texte, figurant dans le catalogue d’exposition Continuums (2014), de Dominique Gaudry président du centre d’art de la BF15 à Lyon (France). Commissaire d’exposition Elia Eliev.

Ariane Thézé, artiste multidisciplinaire et internationale, vit à Montréal où elle a commencé sa carrière d’artiste en 1984. C’était l’époque des débuts de l’art hybride, pour reprendre le terme si cher à René Payant, admirateur de son travail. Après des études à l’Université du Québec à Montréal, elle obtient un doctorat. Elle est l’auteur d’un essai, « Le corps à l’écran », publié en 2005 aux éditions de la Pleine Lune.

Ses recherches l’ont amenée à mettre en relation différents champs disciplinaires tels que  photo-peinture, photo-sculpture, photo-vidéo et photo-estampe. Ses œuvres font partie de nombreuses collections privées et publiques aussi bien au Canada qu’en Europe.
Ariane Thézé enseigne au niveau universitaire depuis 1984, principalement à l’Université d’Ottawa.